Quand le présent s’éclaircit à la lumière du passé

            Mme Dubois, mère de famille de 45 ans, éprouvait quelques difficultés relationnelles avec sa fille Cloé, âgée de 8 ans. C’est dans ce cadre que je la rencontre.

Je me rends à son domicile, elle habite une grande maison, chaleureusement décorée. Mme Dubois me raconte les conflits avec sa fille. A travers ses propos je mesure à quel point elle est soucieuse du bien-être de Cloé.

Je lui demande quelques éléments sur sa propre enfance. Elle décrit une enfance heureuse, des relations apaisées avec ses parents, et évoque la transmission, par ses parents, de valeurs, et plus globalement, d’une culture familiale. Néanmoins, proche de l’âge adulte, des tensions sont apparues avec sa mère qui n’aurait pas accepté sa relation amoureuse.

Ainsi, Mme Dubois a quitté le domicile familial avec son petit copain et n’a quasiment plus revu sa mère. Cloé n’a jamais vu sa grand-mère maternelle et d’ailleurs, Mme Dubois lui a dit que celle-ci était décédée.

Lorsque je questionne Mme Dubois sur l’impact de cette rupture relationnelle avec sa mère, elle répond avec désinvolture et assurance, qu’elle n’éprouve pas de manque et que sa fille s’est trouvée « des grands-parents de substitution aimants », dans leur cercle amical.

Je dois dire que l’attitude de Mme Dubois m’avait presque convaincue, néanmoins, son histoire me questionnait.

Est-ce réellement possible de laisser derrière soi une partie de son arbre généalogique sans en être impacté, amputé ? Peut-on se délester de liens avec certains membres de sa famille et en être totalement libéré?

Mme Dubois reprend le récit de son vécu ; Après avoir quitté le domicile de ses parents, elle s’était mariée et avait donné naissance à un fils, qui au moment où je rencontre Mme Dubois, était âgé de de 25 ans. Ce dernier avait régulièrement encouragé sa mère à quitter son père car il s’inquiétait des violentes disputes conjugales de ses parents. C’est ce que fit Mme Dubois. Mais alors que son fils était favorable à la séparation de ses parents, Mme Dubois précisa qu’elle n’avait plus de contact avec lui. En effet, ce dernier n’aurait pas accepté le choix de sa mère de quitter son mari pour refaire sa vie avec son conjoint actuel, le père de Cloé. Ainsi, sur au moins deux générations, mères et enfants n’avaient plus de contact.

Peut-on attribuer cette répétition à une simple coïncidence, ou imaginer que le passé non-résolu vienne se mêler du présent ? Comment le passé pourrait-il éclairer les difficultés actuelles?

Pour Mony ELKAIM[1], la famille ressemble à une pièce de théâtre dont on a participé à écrire le scénario mais que les générations passées ont aussi contribué à écrire, et ce scénario « nous  agit »[2].

Bert Hellinger[3] explique que les évènements traumatiques du passé peuvent exercer une grande influence et laisser une empreinte sur toute la famille pendant des générations. Ces empreintes deviennent le modèle familial selon lequel les membres de la famille répètent les souffrances du passé. La transmission, entre les générations, d’éléments immatériels, comme des difficultés relationnelles, seraient donc possible[4]. Ainsi, les ruptures relationnelles entre mères et enfants dans la lignée de Mme Dubois seraient la manifestation, inconsciente, des blessures, injustices, pactes du passé.

Mark Wolynn[5] confirme que la clé des difficultés et souffrances que l’on vit, ne réside pas tant dans notre histoire personnelle actuelle, mais peut être ancrée dans une génération antérieure, et peut, ainsi, relever des histoires de nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents, etc. Les effets d’un traumatisme se transmettent de génération en génération, et « des fragments de vie, de souvenirs ou de sensations » persistent « pour trouver une résolution dans l’esprit et le corps de ceux qui vivent dans le présent »[6].

Les membres de la lignée maternelle de Mme Dubois seraient inconsciemment soumis à des influences invisibles et subtiles, qu’Ivan BOSZORMENYI-NAGY[7] nomme la « loyauté familiale invisible » ; Ce sont l’ensemble des expectatives et injonctions familiales intériorisées[8]. Lorsque la justice familiale n’est pas honorée, lorsque le grand livre des comptes familiaux n’est pas équilibré, des évènements malheureux se produisent, sous forme de conflits, répétitions, symptômes ou accidents[9]. Idris LAHORE[10] précise qu’il arrive que les enfants aient « pour mission inconsciente de réparer les injustices passées ».  Ils s’identifient au destin, à la vie, aux attitudes d’un aïeul de manière à ce que le système familial garde en mémoire ce qu’il s’est passé pour lui. « Tout, dans notre vie est pétri de ces appartenances multiples qui nous construisent, de ces transmissions qui nous dessinent »[11].

Mais alors sommes-nous inexorablement et fatalement à la merci des vestiges du passé? Comment s’émanciper des difficultés de nos ancêtres sans les trahir ?

D’après Idris Lahore, il n’est pas facile de « rompre la chaîne des répétitions » du fait de cette « loyauté invisible à l’égard de notre famille ». Néanmoins, la mémoire ancestrale qui existe en nous peut être rééquilibrée afin de vivre de façon plus harmonieuse notre vie actuelle, grâce à un travail transgénérationnel et systémique[12]. Anne Ancelin Schützenberger[13] parle de « réparation symbolique » qui permet aux membres d’une famille d’être délivrés des blessures du passé[14]. Cette réparation transformerait ce dont nous héritons malgré nous en un « un puit de force et de résilience »[15].

Norman Doidge[16] suggère qu’en identifiant la source de nos traumatismes générationnels, « nos fantômes peuvent arrêter de nous hanter pour faire simplement partie de notre histoire ».

Et bien, voici d’intéressantes perspectives à proposer à Mme Dubois. Une exploration du passé permettrait à Mme Dubois d’identifier la source de certaines difficultés relationnelles actuelles. Ainsi, plusieurs membres de la famille s’en trouveraient libérés et Cloé pourrait vivre son propre destin.


[1] Mony ELKAÏM (1941-2020), neuropsychiatre, directeur de l’Institut d’études de la famille et des systèmes humains et président de l’EFTA, association européenne de thérapie familiale. 

[2] Conférence de Liège, 2 mars 2016, Couples en crise, familles en difficulté: que faire?

[3] Bert HELLINGER (1925-2019), psychothérapeute qui développe dans les années 1990 sa propre méthode de thérapie familiale des constellations familiales

[4] Idris LAHORE, L’empreinte du passé, Dossiers SEM, 2019, p 85, p 94

[5] Mark WOLYNN : expert en traumatisme familial, directeur du Family Constellation Institute à San Francisco

[6] Mark WOLYNN, Cela n’a pas commencé avec toi! 2020

[7] Ivan BOSZORMENYI-NAGY (1920-2007), psychiatre d’origine hongroise fondateur de la thérapie contextuelle

[8] Les thérapies familiales systémiques, K. et T. ALBERNHE, 4ème édition, 2014

[9] Anne ANCELIN SCHÜTZENBERGER, Aïe, mes aïeux! 15ème édition, 1993

[10] Idris LAHORE ( ?-2020), Médecin, thérapeute, philosophe, poète, écrivain et peintre, créateur du Samadeva et de la Libre Université du Samadeva

[11] Idris LAHORE, L’empreinte du passé, Dossiers SEM, 2019, p 91, p 104, p 123

[12] Idris LAHORE, L’empreinte du passé, Dossiers SEM, 2019

[13] Anne Ancelin Schützenberger (1919-2018), professeur en psychologie, a développé la psychogénéalogie dans les années 1970

[14] Les thérapies familiales systémiques, K. et T. ALBERNHE, 4ème édition, 2014, p78

[15] Mark WOLYNN, Cela n’a pas commencé avec toi! 2020, p 41

[16] Norman DOIDGE, psychiatre et chercheur à l’Université de Columbia à New York, Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau

Pour éclairer ce qui se passe pour l’enfant qui connait la violence: Synthèse du processus de mémoire traumatique, décrit par Murielle SALMONA

●Violences éducatives ordinaires / Violences terrorisantes / Comportements imprévisibles et incompréhensibles mènent à :

   Sidération de l’appareil psychique (amygdale = alarme qui s’allume pour répondre à un danger) déclenchée par le cerveau afin d’échapper au risque vital que fait courir une réponse émotionnelle vive face à un trauma

Hypervigilance + Production d’hormones de stress (adrénaline + cortisol) à des taux toxiques

●Lors de violences, tjrs en sidération, le cortex (COF) ne module pas l’alarme (par des représentations mentales) qui continue à hurler et à produire des hormones de stress

→ Risque vital cardiovasculaire et neurologique

● Pour échapper à ce risque vital, le cerveau fait disjoncter le circuit émotionnel à l’aide de neurotransmetteurs = drogues dures anesthésiantes et dissociantes. Cette disjonction éteint la réponse émotionnelle + fait disparaître le risque vital en créant un état d’anesthésie émotionnelle et physique

 → Dissociation = trouble de la conscience lié à la déconnection avec le cortex : sensation d’irréalité, d’étrangeté, comme si on était un spectateur des événements, impression de regarder un film

→ Mémoire traumatique = la mémoire émotionnelle de l’événement – du fait de la disjonction – n’est pas traitée par l’hippocampe dont elle est déconnectée

Cette mémoire est au cœur de tous les troubles psychotraumatiques = une mémoire émotionnelle, incontrôlable et hypersensible, enkystée des violences

= « boîte noire » contient le vécu émotionnel, sensoriel et douloureux de la victime, + tt ce qui se rapporte aux faits de violences, à leur contexte et à l’agresseur. Elle peut faire revivre à l’identique, avec le même effroi et détresse les évènements violents. Elle est source de confusion, sentiments de terreur, détresse, mort imminente, douleurs, honte, culpabilité,…

STRATEGIES DE SURVIE = conduites de contrôle & d’évitement des enfants traumatisés pour éviter les déclenchements effrayants de sa mémoire traumatique :

– des angoisses de séparation

– des comportements régressifs

– un retrait intellectuel

– des phobies

– des troubles obsessionnels compulsifs

– une intolérance au stress

– et des conduites d’hypervigilance

Parallèlement, les adultes exigent l’autonomie

les enfants sont exposés à ce qui leur fait peur : être séparé d’un parent ou d’un adulte protecteur, dormir seul dans le noir, être confronté à son agresseur ou quelqu’un qui lui ressemble, à des situations nouvelles et inconnues, …

L’enfant n’est pas sécurisé et n’a pas la possibilité de mettre en place des conduites d’évitement efficaces

sa mémoire traumatique explose

l’enfant est plongé dans une grande détresse jusqu’à ce qu’il se dissocie par disjonction, mais du fait d’une accoutumance aux drogues dissociantes sécrétées par le cerveau, le circuit émotionnel va de – en – disjoncter

détresse intolérable qui ne pourra être calmée ou prévenue que par des CONDUITES A RISQUE DISSOCIANTES

Elles servent à provoquer « à tout prix » une disjonction pour éteindre de force la réponse émotionnelle en l’anesthésiant et calmer ainsi l’état de tension intolérable ou prévenir sa survenue, soit en :

– provoquant un stress très élevé qui augmentera la quantité de drogues dissociantes sécrétées par l’organisme,

– en consommant des drogues dissociantes (alcool, stupéfiants). 

Ces conduites à risques dissociantes sont :

– des conduites auto-agressives (se frapper, se mordre, se brûler, se scarifier, tenter de se suicider)

– des mises en danger (conduites routières dangereuses, jeux dangereux, sports extrêmes, conduites sexuelles à risques, situations prostitutionnelles, fugues, fréquentations dangereuses)

– des conduites addictives (consommation d’alcool, de drogues, de médicaments, troubles alimentaires, jeux addictifs)

– des conduites délinquantes et violentes contre autrui (l’autre servant alors de fusible grâce à l’imposition d’un rapport de force pour disjoncter et s’anesthésier) 

 = mises en danger délibérées, quête active voire compulsive de situations, situations ou d’usages dangereux qui alimentent la mémoire traumatique

solitude et culpabilité

L’ensemble de ces troubles psychotraumatiques (mémoire traumatique, conduites d’évitement et de contrôle, hypervigilance et conduites dissociantes) sont chez l’enfant à l’origine de troubles importants :

– troubles du développement psycho-moteur et de la personnalité

–  troubles cognitifs avec des difficultés scolaires et troubles de l’apprentissage

– troubles de la mémoire avec parfois des amnésies importantes

– troubles relationnels (avec un isolement, une grande timidité et une mauvaise estime de soi)

– troubles anxio-dépressifs

– troubles du comportement alimentaire et sexuel

– troubles du sommeil

-conduites à risque avec des conduites délinquantes ou violentes envers soi-même ou autrui, risque de subir de nouvelles violences

Parallèlement, les adultes interprètent ces comportements comme :

– provenant de l’enfant : de sa nature, de son sexe, de sa personnalité, de sa mauvaise volonté, de ses provocations…

– liés à la crise d’adolescence, les mauvaises fréquentations, l’influence de la télévision, d’internet…, ou par la malchance et la fatalité, voire même par l’influence délétère d’une surprotection :  » on l’a trop pourri, gâté, c’est un enfant roi !! « . L’hérédité peut être également appelée à la rescousse :  » il est comme… son père, son oncle, sa grand-mère, etc. « , ainsi que la maladie mentale.

Les adultes auront recours à des discours moralisateurs et culpabilisants :  » tu ne dois pas te conduire comme cela…, regarde la peine que tu fais à tes parents…, avec tout ce que l’on fait pour toi… « , au lieu de se demander ce que cet enfant a bien pu subir, et de lui poser la question qui devrait être systématique : « est-ce que tu as subi des violences ? « 

La mémoire traumatique peut être traitée en l’intégrant à la mémoire autobiographique

Il est nécessaire de revisiter les violences, les reconnaître tout en sécurisant l’enfant, en redonnant du sens, du droit, de la cohérence : « remettre le monde à l’endroit ». Restaurer la personnalité de l’enfant, sa dignité en se débarrassant de tout ce qui le colonisait, l’aliénait.[1]


[1] 1 Dr Muriel SALMONA, psychiatre, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, juillet 2013